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S’habiller oui, mais…pour qu(o)i ?

  • Romain de Vregille
  • il y a 11 heures
  • 6 min de lecture

Chroniques de Gentleman


Romain de Vregille

Illustré par Bryan Deplanque pour Bonfiston


Il s’agit peut-être de la question la plus difficile à traiter de toutes. L’art de s’habiller est à la fois totalement intrinsèque (à la personne qui s’habille) et parfaitement relatif (à l’endroit, ou les circonstances du port de la tenue).

Alors, comment et pour qu(o)i faire son choix… ?




Nous avons chacun vécu des moments de grande solitude pour être soit trop, soit pas assez, formellement vêtu pour l’évènement auquel nous nous rendions, soit pour se trouver en parfait décalage avec la tenue des autres invités. Pour ne s’être pas intéressé aux circonstances, à l’environnement de l’évènement, ou pour s’être simplement nourri d’illusion sur les attentes, nous nous sommes retrouvés bien seuls, de notre espèce, face à un ensemble homogène de convives.


Cela commence bien sûr dans l’enfance puis dans la jeunesse, où il faut apprendre et suivre les préceptes reçus de nos aînés afin de comprendre ce qui est attendu de nous en chaque circonstance. Cela permet déjà de se frotter aux évènements pour lesquels un certain formalisme sera nécessaire (mariages, enterrements et autres fêtes de famille), de porter pour la première fois veste ou blazer, ou juste chemise et pull, d’apprendre à cirer ses souliers, repasser la chemise ou à nouer sa cravate.


Souvent le grand écart est important dans les années de collège ou de lycée où les vêtements suivent, si l’on n’a pas la chance de devoir porter un uniforme, les modes et les tendances du moment, passant du baggy au slim, de la taille haute à la taille basse, des pulls en maille aux hoodies à capuche, des Dr. Martens aux sneakers à plateforme en mousse, ou aux baskets à bulle d’air.

Souvent dans ces années de transition, les comportements vestimentaires peuvent être excessifs et s’orienter vers des extrêmes que l’adulte qui a grandi (ou pas: parfois il y est resté) regarde avec tendresse en vieillissant. Les tribus qui se forment, des goths aux skaters, des metalleux aux kawai, des gars de la téci aux punks ou encore aux fafs, permettent paradoxalement une expression claire mais finalement très restreinte de la palette vestimentaire, et enferment bien souvent celui qui s’y trouve, pouvant causer quelques frictions dans les familles aux moments où la formalité est de mise.


  Chroniques de Gentleman   Romain de Vregille  Illustré par Bryan Deplanque pour Bonfiston - L'Intemporel magazine

A noter depuis quelques années un retour timide du style classique à l’école ou à l’Université, des jeunes décidant, dans le marasme vestimentaire ambiant, de porter à nouveau le costume cravate, des manteaux longs ou de visser un chapeau sur leur tête. Récemment, un jeune lycéen de 15 ans de Rambouillet pris en photo devant le Louvre au moment du vol des bijoux du Second Empire a fait jaser. Costume trois pièces, Fedora enfoncé à la Al Capone sur le crâne, regard de tueur, il passait devant des policiers mobilisés sur la scène du crime, et est devenu un mystérieux  « French detective »… il passait juste par là avec sa famille pour visiter notre grand musée mal gardé. Une photo qui l’a fait devenir en quelques jours la coqueluche des réseaux sociaux et a jeté un regard (plutôt sympathique) sur son addiction aux vêtements de style classique qu’il porte sans peur du qu’en dira-t-on en classe de seconde ! Dans ce cas précis, on peut imaginer qu’il ne pose pas de problème à ses parents pour enlever une tenue sport à trois bandes et passer une veste pour les évènements familiaux…c’est d’ailleurs probablement l’inverse qui devrait arriver, la police sartoriale familiale devant s’assurer qu’il ne se la joue pas trop sapeur au mariage de sa grande cousine… « les deux pieds perpendiculaires au charisme, giiiifle ! Mais où est donc or ni car ? [1

Nos amis sapeurs, parlons-en, ils jouent, comme les dandys jouaient l’excès esthétique dans des temps plus anciens, le délire absolu des couleurs, matières et motifs, comme un pied de nez magnifique à toutes les conventions applicables, dans un joyeux et chamarré mélange de styles. Il faut toujours des exemples décomplexés pour savoir comment se positionner, mais peut-être aussi oser un peu plus soi-même. Evidemment, le décalage est complet avec leur environnement, notamment quand ils se baladent dans les rues de Kinshasa ou de Brazzaville…s’ils nous ont un peu éloignés de notre problématique initiale, finalement ils nous y ramènent.



S’habiller reste bien sûr un acte pour soi-même mais c’est surtout déterminer sa projection aux autres. Ce n’est donc pas un geste neutre, il oblige. On peut faire le choix de vêtements passe-partout, se fondre dans une masse grise ou on peut faire le choix de se rattacher à sa tribu pour se sentir protégé par elle. Choisir sa tenue, c’est donc anticiper le rapport aux autres que nous allons créer dans la journée, marquer son territoire ou vouloir ne pas en marquer du tout.


En fonction de nos divers interlocuteurs (que ces derniers le fassent consciemment ou inconsciemment), elle pourra nous favoriser ou nous nuire, mais très certainement elle nous engage.

Lorsque Vinz, Saïd et Hubert nous dévoilent les tenues des gamins des Cités dans La Haine de Matthieu Kassovitz, au milieu des années 1990, ils nous montrent l’avancée de la contre-culture à l’œuvre dans les quartiers, l’arrivée du streetwear portée par les rappeurs américains, en opposition aux uniformes de la police qu’ils défient et parfois affrontent, mais aussi aux costumes cravate encore portés par la génération de leurs pères. Une vague immense, levée aussi par la surexposition des sportifs de haut niveau dans les publicités, a prolongé la mode du mélange des genres entre sport et formel, déjà enclenchée par le déferlement du denim dans les décennies précédentes. Il devenait possible de porter des vêtements d’habitude exclusivement dédiés à la pratique sportive (survêtements, sweater à capuche, chaussettes blanches) en combinaison avec des vêtements de travail (jeans) ou des vêtements formels (manteaux longs). Les tribus majoritaires d’hier (vêtement masculin classique) sont devenues les minoritaires (voir les ultra-minoritaires) d’aujourd’hui, mais cela ne préjuge en rien du futur.


  Chroniques de Gentleman   Romain de Vregille  Illustré par Bryan Deplanque pour Bonfiston - L'Intemporel magazine

Ces « révolutions » sartoriales ne sont bien sûr que des avatars successifs de modes lancées par quelques pionniers puis reprises par l’industrie qui s’en sert pour entretenir ses collections suivantes, mais elles peuvent parfois conduire à brouiller tellement les pistes que la culture sartoriale classique en vient à disparaître dans les jeunes générations actuelles, biberonnées à l’affirmation de soi sans considération des autres ni de l’espace commun. C’est un peu triste, car dans un contexte relativiste où « tout se vaut, car je l’ai décidé ainsi » on perd le lien avec l’essence du vêtement qui se doit d’être adapté à une activité ou un évènement et, pourtant, de permettre de se concentrer sur l’essentiel: la relation humaine.


L’importance du « dress code », comme disent nos amis d’outre-manche, est en fait capitale, car ce dernier donne un cadre d’échange qui libère des excès de l’individualisme outrancier. Pour n’offenser personne et n’obliger à rien, le milieu professionnel regorge aujourd’hui de cadres vestimentaires mous et fluctuants, notamment lors d’évènements dont les invitations demandent aux participants de respecter des codes de type « casual chic », « business chic » ou encore « business casual », qui ne veulent strictement plus rien dire. Un invité l’interprètera comme mettre une chemise avec son jeans, un autre considérera adéquat le port d’un dépareillé classique avec cravate, un troisième gardera son costume en tombant cravate, ou encore un quatrième une veste déstructurée portée avec un t-shirt en dessous.


Autant préconiser un « Venez comme vous êtes ! » comme chez McDonalds, on sera plus facilement fixés !

  Chroniques de Gentleman   Romain de Vregille  Illustré par Bryan Deplanque pour Bonfiston - L'Intemporel magazine

Dans la vie privée, les dress code fleurissent aussi pour le meilleur et pour le pire…mais si vous indiquez à vos invités de façon précise ce que vous attendez, vous serez à peu près certains de limiter la casse. Néanmoins, vous vous créerez probablement quelques inimitiés ou remontrances chez ceux que vous obligerez à « investir » afin de participer à votre évènement à dress code obligatoire, mais souvent ils seront contents, après coup, d’avoir fait l’effort, qui aura valu la peine pour partager un moment agréable et en bonne compagnie.


Paradoxalement, porter un « uniforme » constitué de quelques pièces incontournables, pour chaque évènement de la vie (travail, loisirs, sport, évènements, etc.) facilitera les échanges entre les individus en harmonisant les tenues, sans empêcher un peu de liberté quand celle-ci est utilisée (comme souvent) de façon raisonnable. Bien sûr, une tenue « uniformisée » n’effacera jamais les différences de moyens ou de goût entre les personnes, ni n’empêchera les tenues différentes, mais un peu moins de « moi je » serait peut-être un premier pas pour améliorer le vivre ensemble ?


S’il fallait voter pour savoir quel « uniforme » porter, revenir aux années 50, 60 ou 70 (du XXème siècle bien sûr !) serait peut-être un joli idéal pour tout amateur d’habillement masculin classique.

 


[1] NDR : expressions reprises de vidéos de sapeurs tournant sur le gramme instantané.

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