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Le Vintage - Chronique de Gentleman

  • Romain de Vregille
  • 22 oct. 2025
  • 6 min de lecture

Romain de Vregille

Illustré par William Lentz

Si c'est neuf, c'est mieux… ou comment la société consumériste a progressivement effacé l'art de transmettre, de conserver et de faire durer.

Les objets anciens et les objets nouveaux font partie de notre quotidien. Il est vrai que la société consumériste qui s'est imposée depuis les années 1960 a un peu chamboulé l'ordre des choses et a progressivement, en tout cas depuis la génération milléniale, instillé dans le temps de cerveau disponible le petit refrain du « si c'est neuf, c'est mieux ». Les générations précédentes se faisaient un devoir de conserver pour se transmettre entre elles des meubles et autres biens durables, cette époque est désormais révolue.

La machine consumériste et l'obsolescence programmée

La suite ? On la connaît malheureusement : mondialisation heureuse, accélération de la fast fashion et de la fast production globalisées en flux tendus toyotistes, multiplication des collections et baisse des prix à des niveaux permettant la consommation de tous les produits de notre quotidien en mode « mouchoirs jetables ». L'habitude s'ancre dans les mentalités, j'achète neuf, je jette, je rachète neuf, je jette, je continue d'acheter neuf, je jette etc. Je ne jetterai la pierre à personne, mais étant de cette génération, j'ai vu disparaître progressivement les petits magasins de quartier pratiquant la réparation ou la retouche, qui étendaient la durée de vie utile des objets ou des habits, incapables de tenir face à la pulsion d'achat de la masse, dans un environnement désormais obsolescent programmé.

Evidemment face à ce tsunami, comment l'envie d'acheter un objet déjà usagé pourrait-elle se concrétiser ? Comment rendre attractif et digne d'attention ce que notre for intérieur bien lessivé à la javel commerciale considère comme… un déchet ?

L'habitude s'ancre dans les mentalités : j'achète neuf, je jette, je rachète neuf, je jette… dans un environnement désormais obsolescent programmé.

Les résistants : gardiens du temple et avant-gardistes

Bien sûr, pour commencer il existe des résistants. Les passionnés de brocantes, de ventes aux enchères, d'Emmaüs, les chineurs professionnels ou du dimanche, qui s'activ(ai)ent lorsque les magasins physiques étaient les seules portes d'accès aux objets de seconde main. Entre belles affaires et déconvenues, ils ont des centaines d'anecdotes à raconter, des découvertes étonnantes d'objets ayant appartenu aux grands de ce monde ou ayant des secrets cachés, parfois un peu grivois. Ils ont un rapport presque charnel aux objets, leurs histoires, à cette « odeur » de vieux dont ils sont imprégnés.

Cette odeur, on la retrouve dans les châteaux ensommeillés en attente de ventes et de partages, mais aussi dans les études des commissaires-priseurs. Un savant mélange de pourriture noble confinant au sucré et de poussières accumulées pendant des années dans des placards où ces objets attendaient leur nouvelle vie. Elle embaume les réserves remplies de vieux meubles aux cannelures de bois mangées par les capricornes. Pour toutes ces raisons, nos résistants s'enorgueilliront toujours de ne jamais avoir acheté un seul objet à un « marchand », cette sale engeance qui récupère souvent le meilleur des ventes ou sous le manteau, s'organisant entre eux pour ne jamais enchérir les uns contre les autres (en faisant la révise) et revendant souvent très cher des objets parfois un peu trop clinquants pour être originaux.

Malgré leurs airs de vieux grognards, ils ont bien sûr pris le tournant de la modernité sur leurs téléphones portables, téléchargé les applications multiples connectant vendeurs et acheteurs, et s'assurent ne perdre aucune occasion d'acquérir de nouveaux objets tant convoités. Ils entretiennent finalement l'esprit de l'humanité qui s'inscrit sur la durée, tel qu'il existait jusqu'aux Trente Glorieuses. Leur mobile de vie est clair, on n'achètera neuf que lorsque l'ancien sera trop usé pour servir encore. Ils sont des sortes de gardiens du temple ayant préservé bien des objets d'une destruction certaine, mais aussi et surtout des avant-gardistes des temps présents.

Ils sont des sortes de gardiens du temple ayant préservé bien des objets d'une destruction certaine, mais aussi et surtout des avant-gardistes des temps présents.

La seconde main : de la marginalité à la tendance

Dans leur sillage, on trouve donc aujourd'hui des nouveaux convaincus, qui soit par des rencontres, soit par les réseaux sociaux soit, de façon plus triviale, résignés en raison de contrainte budgétaire, se sont engouffrés dans la voie de la seconde main, du « vinnetage » comme on dit outre-manche. Dans le monde sartorial, parler de seconde main jusqu'il y a 10 ans c'était se confronter à des regards étonnés, pour ne pas dire gênés, voire à une certaine commisération de la part de son interlocuteur. Il doit connaître un petit passage à vide financier pensait l'un, il porte les vêtements d'une personne qui est peut-être morte imaginait l'autre, avec un léger dégoût.

Aujourd'hui les boutiques de ventes d'objets de seconde main fleurissent comme jamais, les magasins éphémères (pop-up stores) organisés par des connoisseurs distingués et bien sûr les innombrables applications en ligne ont démocratisé et libéré la machine de la revente et de la récupération d'objets existants. Même le vénérable monde des commissaires-priseurs a pris la tangente digitale pour offrir des plateformes de participations aux ventes aux enchères aux amateurs (gare aux frais d'envoi en revanche, en l'absence d'accords avec les grands réseaux logistiques, ceux-ci peuvent piquer un peu).

La seconde main, auparavant reléguée à une élite connoissante ou aux chineurs chevronnés, devient donc tendance. Il sera de bon ton de pouvoir exhiber une veste d'un grand faiseur italien obtenue à vil prix sur la baie électronique (à 3h32 du matin, personne ne suivait la fin de cette vente aux US !), ou une montre spottée sur Catawiki (même si les frais de transports et de douane depuis la Turquie ont doublé son prix !), ou encore un costume trois pièces à cran bouche de poisson d'un immense tailleur parisien connu du seul Ammar qui te l'a vendu (modestie quand même, la chine c'est Ammar qui l'a faite, pas toi !). L'avantage de la seconde main, c'est qu'elle est demande, mais aussi offre. Tout chineur en herbe qui commence peut s'instituer fripier du jour au lendemain sur ses applications préférées. Cependant, lorsque l'on est grenouille, il est parfois difficile de se faire aussi grosse que le bœuf. Seule la qualité prévaudra entre amateurs, et les désillusions pourront être grandes parmi ceux qui se lanceront à la pêche aux acheteurs avec du tout-venant.

Il sera de bon ton de pouvoir dire et montrer discrètement que l'on « en est » avec des pièces polies et patinées, fuyant l'effet « nouveau riche » d'étrenner des objets visiblement trop neufs.

Le paradoxe du « old money » et la voie du salut sartorial

En tout état de cause, pouvoir dire que l'on participe à ce nouvel eldorado commercial, à l'achat ou la vente (ou au deux mon capitaine !), fera très bien dans les diners en ville. Il est en effet de bon ton de pouvoir dire et montrer discrètement que l'on « en est » avec des pièces polies et patinées, fuyant l'effet « nouveau riche » d'étrenner des objets visiblement trop neufs. C'est paradoxalement un pied de nez à la mode du « old money » qui a certainement voulu copier la tendance vintage mais ne constitue qu'un énième avatar de subterfuge commercial pour continuer à vendre du neuf, ici simplement inspiré du vieux (nous ne sommes pas dupes !).

Comme pour tout dans les tendances, il faut tenter de prendre ce qui peut nous y intéresser, mais ce retour en grâce de la seconde main semble bienvenu et nécessaire, et ce en particulier dans l'industrie du vêtement car le stock de vêtements existants est tellement gigantesque que le désert d'Atacama n'est plus capable de l'avaler (si l'on en croit des statistiques glanées sur le web, il arriverait un stock de 60.000 tonnes de vêtements chaque année au Chili, dont 39.000 tonnes de vêtements invendus et indésirables qui s'entassent dans le désert, s'accumulant là depuis plus de 40 ans…). Big fashion ressemble à ce gigantesque dieu sanglier blanc en totale putréfaction intérieure du Princess Mononoké de Miyazaki… Le premier pas sera donc notre acte d'achat. Si avant de satisfaire notre pulsion en prêt-à-porter, nous pouvons jeter un œil aux nombreux canaux et plateformes d'achat/revente disponibles, nous pourrions éviter d'alimenter à outrance la grande machine d'extraction, de production et de destruction de l'industrie textile.

Par ailleurs, cette attitude ne sera en rien incompatible avec notre devoir d'aider aussi nos artisans en Europe. L'achat de second main et l'achat chez un tailleur sont même parfaitement complémentaires (lorsque les finances le permettent bien sûr). Réutilisation du stock existant d'un côté, travail confié à des professionnels au savoir-faire en voix de disparition pour des pièces uniques de l'autre… qui pourront peut-être un jour trouver un débouché via la transmission aux générations futures… ou une revente sur Vinted ! Faire ce grand écart et finir la révolution textile (id est revenir aux temps d'avant la production massive), c'est peut-être cela, la voix du salut sartorial ?

Faire ce grand écart entre la réutilisation du stock existant et le travail confié à des artisans au savoir-faire en voie de disparition, c'est peut-être cela, la voix du salut sartorial.

Le Vintage - Chronique de Gentleman


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