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Bookishista : le style se met à la page.

  • Photo du rédacteur: Anne-Cécile Ledieu-Reymond
    Anne-Cécile Ledieu-Reymond
  • il y a 8 heures
  • 4 min de lecture

Anne-Cécile Reymond


“En ouvrant le livre…” sur fond de violents violons en ronds sonores autour d’Elle Fanning dans une bibliothèque merveilleuse, puis sur le passage piéton, se coupant de la foule en une pression de fermoir de sac à main, ça ne vous dit rien?


Bookishista : le style se met à la page.  Anne-Cécile Reymond. Intemporel Magazine

N’avons pas tous déjà eu le vlog de notre youtubeuse préférée, ou un documentaire Secrets d’Histoire sur la Montespan interrompu par cette publicité signée COACH? D’octobre à janvier je me précipitais (ici c’est carrément un imparfait d’habitude parce que Dieu sait combien de fois j’ai eu à passer cette publicité bien trop inattendue) pour y mettre fin et reprendre le passe-temps que je m’étais choisi. Et dire que l’enseigne new-yorkaise de maroquinerie a choisi d’intituler sa campagne publicitaire “On Your Own Time”: beaucoup trop oui, beaucoup trop de cette publicité sur mon propre temps. Mais après réflexion, ou plutôt à bout de force et résignée, je suis allée la rechercher moi-même pour la visionner de mon plein gré. Voilà son paradoxe: elle a été partout, bien trop longtemps, et des karaokés sous la douche elle en a gâché (j’ai souscrit à Deezer depuis) mais le message (que l’on lui prête, parce qu’il faut bien aimer l’être humain in fine) est très calme: prendre le temps qu’on veut. Paradoxal car, très chère Elle, tu n’as eu de cesse de me voler trois secondes, multipliées par une bonne quarantaine de fois. Mais je ne saurai me montrer rancunière, puisque cette pub m’a fait comprendre que mon attitude de lectrice intempestive pouvait prétendre à la tendance.


Les lectrices sont les dernières it-girl.

Bookishista : le style se met à la page.  Anne-Cécile Reymond. Intemporel Magazine

Avant de sabrer de joie le “Thé des littéraires” de Maison Méert, reste à nuancer que COACH ne s’est pas converti en Maison d’Edition inclusive et avant-gardiste mais propose simplement des porte-clefs (“charms”) livres miniatures et grands classiques en collaboration avec les très identifiables éditions Penguin Random House. Le vrai atout mode?


Porter Jane Austen pour 150$ sur votre sac élimé, chiné dans le marais, faire tenir Oscar Wilde pour la même somme sur le tote-bag Naturalia ou Shakespeare and Company.

J’ai, en ce qui me concerne, trouvé mieux qu’un porte-clef. Déjà parce que je n’aime pas le concept, mes clefs se portent à merveille toutes seules, ce sont des femmes indépendantes mais cela pourra couvrir d’autres lignes ailleurs qu’ici, mais aussi parce que je trouve ça affreusement kitsch de porter des représentations de choses belles par nature. Portez vos livres, directement, mieux encore: lisez-les. J’aime particulièrement les “au cas où…”. Je me déplace invariablement avec un livre, faisons varier l’adverbe: il arrive que ça soit uniquement avec un livre. J’assure mon pass Navigo entre la couverture et la préface, mon exubérante paire de lunettes en serre-tête, et me voilà prête.


Le “less is more”, le minimalisme ainsi que la tendance Carolyn Bessette-Kennedy de cet hiver ont déjà soulevé une belle armée de sobriété dans les rues. On enfile un livre et c’est tout? Aucunement. Le livre est un marqueur, un indicateur: je lis, je fais le choix de lire, je choisis de ne pas faire autre chose. Est-ce un “je suis meilleur(e) que vous”? Retournons la question: se balader en tenue de sport ou en costume trois pièces, en crop-top les abdos saillants, en marcel les biceps reluisants, est-ce déclarer sa supériorité? Le lecteur du banc, la lectrice du métro, sont des observés contemplatifs. En lecture, notre attention est prise dans les vagues de mots et d’émotions, notre regard appartient au livre seul. C’est la posture même du désintérêt attirant.


Etre regardé en lisant, c’est désinvolte. Est-ce que la lectrice est le pendant féminin du “nonchalant boy”? Absolument pas. Etourdissez-vous en soirée et lancez une discussion sur le dernier livre ou magazine lu: vous constaterez très vite que la Emma d’apparence hautaine est en réalité une grande passionnée d’Eragon, que Eugénie la grenouille de bénitier aime en secret relire l’Amant de Duras et que Salomé la dragueuse ne cherche qu’à trouver son Darcy, et qu’autour d’une eau pétillante au citron et d’une table couverte de livres garnis de surligneurs et gravés au crayon gris, tous les a priori s’envolent.

“Je ne cherche pas les regards, mais je sais bien que je suis peut-être de ces espèces en voie d’extinction”, alors on fait comme au musée, on regarde lire. Comme on observe, snob et suffisant, les défilés et les mannequins, on scrute le lecteur fugitif.


Roxane Baratte en a fait un plaisant compte Instagram sur le compte @lecteursdumetro qui recense et affiche respectueusement les belles occurrences et rencontres de lectures.


Bookishista : le style se met à la page.  Anne-Cécile Reymond. Intemporel Magazine

Une véritable magie opère lorsque le style est empreint de lectures, lorsque l’attitude est produite par des lignes lues, des descriptions ressassées: la distinction de l’acte passe dans l’être, on devient pleinement soi. “Mais moi j’ai été dégouté de la lecture au collège par ma prof de français et c’est en regardant le biopic de Yves Saint-Laurent que je me suis trouvé, donc franchement j’invalide ton propos très sectaire.”, avis que j’envisage précisément (comme vous le constatez) et entends donc tout à fait. Le style est propre à chacun, c’est une parole, c’est une histoire. Dire que lire des histoires contribuerait à l’étendre? Je ne peux m’en priver.


Toutefois, lire, c’est se décentrer de l’époque, c’est oublier la date et donc ses tendances. Lire, c’est être le complice des faits et propos cachés entre deux couvertures, et donc être libre d’en sortir comme de derrière un rideau de cabine d’essayage.


Bookishista : le style se met à la page. | Anne-Cécile Reymond | Hors-série 2026

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