Cuba : petit guide de survie pour l’amateur de havanes
- Alexandre Khanoyan
- il y a 6 heures
- 5 min de lecture
Alexandre Khanoyan
Illustré par l'Auteur
Vous entrez dans une civette, n’importe quelle civette, et vous cherchez des cigares cubains. Cohiba, Trinidad, lignes premiums, pas un seul cigare à moins de 50€. La frustration monte. Vous avez bossé comme un chien ces derniers mois, votre femme est partie, vous ne savez pas si quelqu’un apprécie vos articles portant sur le cigare, vous en avez marre, vous prenez un billet pour La Havane, vous vous jetez dans un avion, puis dans le premier taxi venu, vous baragouinez dans un espagnol approximatif l’adresse de la Casa del Habano la plus proche avant même d’aller à votre hotel, et là, là, LA, vous trouvez… des Cohiba, des Trinidad, des lignes premiums, pas un seul cigare à moins de 50€.
Le mot de Cambronne fuse : MERDE !

Tout est-il pour autant perdu ? Non. Vous n’avez pas fait 9 heures de vol pour rien. Outre le charme anachronique de cette île incroyablement hors du temps, l’amateur de vitoles un tant soit peu informé ne sera pas en reste. Car si nous connaissons le cigare cubain par le prisme du catalogue officiel Habanos, des alternatives locales peuvent s’offrir à vous. Bien sûr, je ne parle pas des contrefaçons vendues à la sauvette dans la rue, qu’on vous proposera un nombre incalculable de fois durant votre séjour. On vous servira toutes sortes d’histoires rocambolesques pour justifier l’impossible : qu’on puisse vous vendre un cigare introuvable. Mais dans 99,9 % des cas, ces bons plans sont des arnaques — et c’est encore dire la chose avec générosité.
À noter qu’il est parfois possible de trouver des contrefaçons au prix des vrais dans certaines civettes non estampillées Casa del Habano, voire même dans des hôtels de luxe.
Une fois cela précisé, trois options s’offrent à nous.
Tout d’abord, les « Peso Cigars », de petits coronas (nom de galère : Mareva) destinés aux Cubains. On les trouve dans les petites bodegas qui vendent un peu de tout, pour un prix dérisoire : souvent de 100 à 150 pesos cubains, soit, selon le cours officieux du moment, de 25 à 40 centimes par cigare. Certes, il s’agit de cigares à tripe courte, roulés grossièrement, à l’intérêt limité. Mais à ce prix-là, on leur pardonnera beaucoup. Différentes marques existent selon la région, mais il serait vain et inutile d’en dresser une liste exhaustive.

Ensuite viennent les « Farm Rolled Cigars ». Si vous avez l’occasion de visiter des plantations de tabac, ou si vous logez chez l’habitant dans la région de Pinar del Río, on vous en proposera souvent. Les fermiers ont le droit de conserver une petite partie de leur production, et ils n’hésitent pas à la vendre aux touristes. Difficile de vérifier la qualité du tabac ou de savoir qui les a roulés. De qualité assez moyenne – sauf dans certains cas où un torcedor de renom y est installé – ils seront parfaits pour une consommation quotidienne durant le voyage, mais veillez à ne pas les payer plus de 5 €.
Enfin, arrivons au plat de résistance : les « House Rolled Cigars » (parfois appelés « Custom Rolled Cigars »).
Dans la plupart des Casa del Habano de l’île — les points de vente officiels — vous trouverez une table où un torcedor (l’artisan qui roule les cigares) s’active toute la journée. À première vue, cela pourrait sembler une attraction touristique pour ceux qui n’auraient pas le temps de visiter les manufactures. Mais en réalité, il s’agit de torcedores expérimentés à qui Habanos a donné le droit de vendre directement leur production aux visiteurs. Ces artisans doivent cependant se procurer eux-mêmes leur tabac, ce qui fait que les fermes leur cèdent généralement les meilleures feuilles qu’elles ont le droit de conserver.
Par définition, les cigares qu’ils vous vendent sont extrêmement jeunes : parfois roulés le jour même. Autant dire qu’il faudra s’armer de patience avant d’en tirer tout le potentiel. Mais pensant à mes lecteurs, je n’ai pas hésité une seconde à mettre ma santé en danger pour en tester un maximum.

- Casa del Habano Partagas : au cœur de la vieille ville de La Havane, vous trouverez l’une des civettes les mieux fournies de l’île. Leopoldina Gutiérrez Espinosa, surnommée « La China », y roule parmi les meilleurs House Rolled de Cuba, avec notamment un Lonsdale à 8 $ et un Pyramides à 10 $. Déjà excellents, ces cigares ont un énorme potentiel de garde. Achetez tout ce que vous pouvez.
- Casa del Habano Hotel Nacional de Cuba : au sous-sol de ce lieu mythique, Alexis et Lázaro se relaient chaque jour à la table de roulage. Difficile de résister au Churchill à 8 $, avant de remonter siroter un daiquiri sur la terrasse de l’hôtel. À consommer sur place… et à ramener en France.
- Casa del Habano Melia Cohiba : le torcedor était malheureusement absent le jour de mon passage dans cet hôtel sans charme. Dans la civette, un homme peu avenant m’indiqua toutefois que les cigares du torcedor pouvaient être achetés, ce qui n’est pas toujours le cas. Grand écart entre des Torpedo à 5 $ et des Lancero à 15 $. Le roulage était correct, mais la qualité du tabac semblait inférieure aux autres House Rolled testés. Les modules à 5 $ restent néanmoins très agréables à fumer sur place.
- Casa del Habano de la manufacture La Corona : outre le fait que la manufacture ne se visite plus, le torcedor produit des cigares franchement décevants. Robusto au cepo très large (probablement 56 ou 58), tirage trop aéré, roulage approximatif… la combustion part dans tous les sens. Une perte de temps.
Il ne s’agit évidemment pas des seuls disponibles. Mais entre ceux qui étaient absents (LCDH Hotel Habana Libre ; LCDH Hotel Melia Habana), ceux sans stock car accaparés par une commande d’État (LCDH Club Havana), ou ceux corrects mais sans grand intérêt (mentionnons LCDH Plaza America si vous êtes perdus à Varadero sans avoir fait de stock avant), nous nous arrêterons ici.
À noter que les torcedores indiqueront généralement un prix en dollars américains, n’accepteront pas les pesos cubains et appliqueront un taux de change fictif de 1 $ = 1 €. Prévoyez donc de changer vos euros en dollars avant le départ, ou insistez pour appliquer un taux de change réel.

Mais s’il est un dernier conseil à donner, c’est bien celui-ci : prenez votre billet sans tarder. Depuis les réformes libérales de 2021, l’économie du pays s’est effondrée et près de 10 % de la population a déjà quitté l’île. Nous assistons sans doute aux dernières années du régime. Ce qui pourrait sembler, de prime abord, une bonne nouvelle pour les Cubains, risque en réalité de transformer ce joyau des Caraïbes en un gigantesque parc d’attractions pour touristes américains. Car le jour où les gratte-ciels de Miami étendront leur ombre jusque sur le Malecón, Cuba cessera d’être Cuba. Et lorsque le tourisme de masse aura repeint La Havane aux couleurs de Starbucks et de McDonald’s, il ne restera de l’authenticité cubaine que quelques cigares au goût désormais amer.
Guide du Havane, cigare cubain, L'intemporel magazine



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